Dans une Europe inflammable, la riposte politique au terrorisme

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PARIS — Les attaques au couteau d’octobre dernier par des terroristes isolés ont choqué les Français, mais elles n’ont pas déclenché la même vague globale de sympathie envers la France que celle qui a suivi les massacres islamistes de 2015 et de 2016. Les leaders européens ont exprimé leur solidarité, mais le monde musulman a été secoué de manifestations et d’appels au boycott anti-français.

Au-delà de l’ampleur des attentats, ce qui marque avant tout la différence entre les attentats passés et récents, c’est la réaction d’Emmanuel Macron, qui s’est aliéné de nombreux Français musulmans et a déclenché une vague de colère dans le monde musulman.

Son gouvernement a lancé une vaste campagne de répression à l’encontre d’islamistes et d’organisations musulmanes, en employant un langage qui semble faire l’amalgame entre islam (la religion) et “islamisme” (l’idéologie qui conduit parfois à la violence).

Aujourd’hui, à la recherche d’alliés, M. Macron tend la main au chancelier autrichien Sebastian Kurz, faisant cause commune avec un dirigeant européen dont le pays a aussi été frappé par une attaque terroriste, celle-là la semaine dernière. Les deux hommes se rencontrent à Paris ce mardi pour, selon l’Elysée, discuter du défi que pose le terrorisme en Europe.

Après l’attaque de Vienne, M. Kurz n’a guère fait de vagues avec sa réaction, choisissant des mots rassembleurs visant délibérément à apaiser les tensions. “Nos ennemis ne sont pas jamais tous ceux qui pratiquent une religion”, assurait-il la semaine dernière lors d’un discours à la nation. “Nos ennemis sont les terroristes et les extrémistes.”

M. Macron, en revanche, depuis avant même les récents attentats, cherche à faire de la critique de l’islam et de l’islamisme un marqueur clé de la campagne présidentielle de 2022. “L’islam est une religion qui vit une crise aujourd’hui, partout dans le monde”, a-t-il déclaré.

Il tente depuis d’apaiser les esprits froissés, en soulignant que son “pays est un pays qui n’a de problème avec aucune religion”, comme lors d’une interview à Al Jazeera.

Mais il s’est aussi montré agaçé par tout soupçon de critique de la part des medias occidentaux hors de la France (à l’intérieur, il bénéficie d’un soutien solide), et s’efforce de clarifier sa position.

“La France se bat contre le séparatisme islamiste, jamais contre l’Islam”, a-t-il écrit au Financial Times après la publicaiton par le journal d’un éditorial qui, selon M. Macron, l’accusait injustement de stigmatiser les Français musulmans à des fins politiques. Il a vigoureusement nié l’avoir fait, et le journal a fini par retirer l’article de son site internet afin de le revoir.

M. Macron s’est également montré irrité par la couverture par les medias américains de la riposte de son gouvernement, y compris celle du New York Times. ‟L’alignement sur le multiculturalisme américain est une forme de défaite de la pensée”, se serait-il exclamé lors d’un conseil des ministres, , d’après le journal Le Monde,jurant qu’il n’y aurait pas d’“alignement” de la part de la France.

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Mais tandis que M. Macron assurait qu’il n’avait pas de querelle avec les musulmans de son pays — seulement avec les terroristes et “l’islamisme” — son gouvernement semblait riposter sans discernement après la décapitation du professeur Samuel Paty.

Il a annoncé la fermeture de deux associations musulmanes accusées d’opinions extrémistes; il a lancé des dizaines d’opérations policières; et cherche à expulser des centaines de musulmans étrangers déjà fichés par la police pour radicalisation.

Lundi, la police autrichienne a fait de même avec des dizaines de raids policiers contre des membres des Frères musulmans et du Hamas. Des dizaines de personnes ont été arrêtées ou convoquées pour des interrogatoires, soupçonnées de formation de réseaux terroristes, de financement du terrorisme et de blanchiment d’argent, selon le ministre de l’Intérieur.

Les autorités autrichiennes affirment que ces opérations étaient prévues avant même l’attaque terroriste de la semaine dernière, qu’elles attribuent à un homme lié à l’Etat islamique.

Reste à savoir s’il y a grande différence entre les positions des leaders autrichien et français. M. Kurz, qui a 34 ans, et M. Macron, âgé de 42 ans, tous deux d’ambitieux et d’impenitents caméléons politiques, illustrent la métamorphose politique qui s’opère dans une Europe hautement inflammable, notamment concernant les questions de terrorisme etd’immigration.

M. Macron a été élu comme le sauveur de centre-gauche de la démocratie libérale, lors de l’implosion du Parti socialiste français. Il vire désormais à droite, laissant ses ministres tenir à sa place un discours plus dur afin de se positionner dans la course à la présidentielle française de 2022, où il devra relever un défi de taille face à l’extrême droite nationaliste.

M.Kurz, un conservateur, a déjà été élu une fois dans le passé en cooptant le message de l’extrême droite, qu’il a ensuite rejointe dans une coalition qui usait d’un langage et de restrictions contre les immigrés parmi les plus durs d’Europe. Mais depuis les dernières élections autrichienne de 2017, il fait équipe avec les Verts, qui penchent à gauche. Sa nouvelle coalition est bien différente — tout comme son langage.

Au début du mois dernier, M. Macron avait jeté les bases de la posture combative qu’il adopterait après les tueries, dès lors qu’il fut confronté aux “islamistes” et à “l’islamisme”, selon ses mots.

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Mais depuis le départ, son approche comporte des ambiguités . Son langage subtil — parfois trop subtil — rend les formulations et les positions de M. Macron ouvertes à plusieurs interprétations possible, dont toutes ne sont pas favorables au président.

Dans son long discours du 2 octobre, M. Macron a déclaré la guerre à ce qu’il considère être “le séparatisme islamiste” — la tentation, d’après lui, qu’ont certains musulmans de France de rejeter les valeurs républicaines et de constituer “une contre-société”.

Certains sociologues contestent l’ampleur du problème qu’en donne M. Macron. L’écrasante majorité des Français musulmans, estiment-ils, veulent simplement qu’on les traite sur un pied d’égalité. Et M. Macron prend lui-même soin de reconnaître que la République française a “ghettoïsé” ses citoyens musulmans, leur a refusé des opportunités et les a opprimés avec le poids du passé colonial de la Framce.

Le monde musulman a largement passé outre ces propos-là. Ce qui a amplifié la colère qui a suivi les meurtres, c’est que M. Macron est passé sans transition des dangers de “l’islamisme” à ce qu’il qualifie de problème fondamental avec l’islam lui-même.

Dès le début de son discours de 70 minutes, il a évoqué le “but final” des islamistes, de “prendre le contrôle complet”. Il a ensuite abordé le meurtre en 2016 par un djihadiste de deux agents de police à Magnanville et un “islamisme radical qui conduit à nier les lois de la République”.

Il est passé ensuite presque immédiatement aux paroles qui ont offensé — celles sur la “crise profonde” de l’islam. M. Macron a depuis assuré à Al Jazeera que ces phrases avaient été “sorties de leur contexte”.

Le “contexte” de sa critique de l’islam, cependant, était sans équivoque — le long catalogue de M. Macron des crimes de “l’islamisme”.

Plus tard, lors du même discours, M. Macron a cherché à placer l’islam sous l’égide de la France, à en faire un projet français — à le “désislamiser” en quelque sorte, renforçant le sous-entendu que l’islam lui-même serait étranger.

Un des axes principaux de sa stratégie, a-t-il expliqué dans ce discours, est de construire un “islam des Lumières” en France — incorporant ainsi l’islam dans un mouvement emblématique de l’histoire culturelle française, une période dominée par des penseurs comme Voltaire et Diderot.

Après le meurtre de M. Paty, la cheffe de file de l’extrême-droite française, Marine Le Pen, a affirmé que “l’islamisme est une idéologie belliqueuse dont le moyen de conquête est le terrorisme”. Le même jour, le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin annonçait plusieurs opérations de police contre “un ennemi de l’intérieur, insidieux et extrêmement bien organisé”.

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“Le mal, je l’ai nommé. Les actions, nous les avons décidées, nous les avons durcies, nous les mènerons jusqu’au bout”, a dit M. Macron deux jours plus tard, dans un discours national en hommage à M. Paty.

Dans ce contexte, la retenue affichée par M. Kurz, qui reprenait, il n’y a pas si longtemps peu, le messages anti-immigrants de l’extrême droite, n’est pas passée inaperçue.

“Il a résisté à la tentation populiste”, analyse Peter Neumann, directeur du Centre international d’étude de la radicalisation et de la violence politique au King’s College de Londres. “Cela aurait été facile et cela l’aurait rendu populaire auprès de ses électeurs de faire un discours plus binaire, un discours qui adopte une ligne dure à l’égard les musulmans et dit que l’islam doit changer.”

“Il aurait pu tenir un discours Macron, mais il ne l’a pas fait”, ajoute M. Neumann.

Pendant ce temps, M. Macron a continué de défendre farouchement les caricatures du prophète Mahomet, parues pour la première fois dans Charlie Hebdo, au nom de la protection de “nos libertés”.

Cette position a reçu un large soutien en France, à gauche comme à droite, par les intellectuels et les hommes politiques, ainsi que par les médias. Des musulmans modérés et influents ont aussi, en public, exprimé un soutien discret.

“Ça ne me choque pas. Ça ne me touche pas”, dit Tareq Oubrou, l’imam de la mosquée de Bordeaux, à propos des caricatures. Les musulmans “devraient recevoir ce type de provocation avec indifférence”, assure-t-il.

En France, il n’y a eu que peu de voix dissidentes pour pointer du doigt de possibles défauts dans l’approche de M. Macron.

“C’est le président de tous les Français, y compris des musulmans”, dit Jean-François Bayart, spécialiste de l’Islam à l’Institut de hautes études internationales et du développement de Genève. “Là il identifie la France à une position qui n’est pas représentastive de toutes les sensibilités”.

M. Bayart souligne également que la police française exerce une discriminationsystématique et abusive contre les musulmans — un constat sur lequel s’accordent diverses études indépendantes ces dernières années.

Qualifiant la position de M. Macron de “puérile”, M. Bayart estime que l’effet des images est de “rappeler aux gens qu’ils n’ont pas leur place ici, qu’ils viennent d’ailleurs”.Et il ajoute: “Vous êtes un Arabe, vous êtes un immigrant. Vous volez le pain français”.

CEVAP VER

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